ACABA DE PASAR
PASSAGE DE LA PEINTURE

Tout visage est un passage , mais M.C.H. Meta n’en fait qu’à sa tête, d’ou ces portraits tendus, hallucinés et calmes, qu’elle tire, quand elle veut, des faces d’hommes qui sont devant elle. Les hommes surgissent, ils disparaissent, c’est une loi rouge ou bleutée, blanche, brûlante ou glacée. Elle en a comme ça, un certain nombre dans sa collection, beaux et braves garçons, marins passagers qui font escale, parfois dans son atelier ou son île. M.C.H. Meta, ne peint pas l’être, elle peint le passage. Elle a ses raisons. Elle parle peu, elle sourit, elle n’en pense moins, elle est constamment ailleurs. L’homme est un nœud d’énergie fugace, un bloc promis à un désastre obscur, une force pleine de vie, soit, mais pas plus qu’un masque.
De la même façon, mais contraire, tout paysage est un grand visage plus ou moins allusif, effacé. Pour le voir vraiment, mieux vaut le rendre complètement à l’élément fluide, l’eau, l’air. Alors, on peut vraiment dire : quelque chose ou quelqu’un vient de passer. Quoi ? Un bateau, un avion, une mouette, un requin, un dauphin, un coup de soleil, un orage ? Non, le temps lui-même. Voici du bleu, du vert, du gris, du blanc, et il s’agit, à n’en pas douter, de la mer, ou de l’océan qui se trouvent comme chacun sait (mais est-ce si sûr ?) sous le ciel. Regardez la peinture vous transporte vers une terrasse, vous surplombez donc un espace divinisé mais uni, et c’est une femme qui vous le montre. Ulysse vient de partir. S’agit-il pour autant de nostalgie, de mélancolie ; d’une énième fois variation sur le thème tout passe, tous lasse, tous casse ; d’une illustration renouvelée du fait qu’un homme, après tout, ne laisse pas plus de traces dans une femme qu’un oiseau dans le ciel ? Non : une vaste affirmation se fait jour, une proposition de fixité variable. C’est ici la durée dans son presque même qui vous parle. Ce qui s’est passé n’est pas grave. Ce n’est rien. Mais justement : quelle sorte de rien ?
Le sans-fond voilà le sujet. Il faut le suggérer, touche par touche. La réalité est un rideau, il n’y a rien derrière, et pourtant, sur ma terrasse, jour après jour, avec l’océan et le ciel, le visible entier se déploie en profondeur et couleur, insaisissable. Vous ne me limiterez pas. La main n’a pas de prise. Je suis comme l’air et comme l’eau : uniquement un tableau. Ma liberté me regarde.
Tout cela si vous voulez a lieu qu Mexique, mais franchement, comme la terre n’est pas là, il n’y a dès lors, aucune possibilité d’exotisme. L’étranger, c’est moi, ici et maintenant, n’importe ou, je ne pas besoin d’autre pour me sentir même, je suis constamment autre a moi-même ? Si vous voulez tout savoir, moi, je viens de passer, je peux me ressentir comme mon propre clone qui, indéfiniment (puisque il sera lui même cloné), pourra contempler le ciel, les nuages, les courants plus ou moins sombres ou brillants, la vie invisible et muette des poissons, le mystère de sa propre respiration. Ce tableau n’en finit pas, il est juste un peu différent de celui qui se trouve juste à coté, et il pourrait y en avoir une infinité, tantôt plus ouverts, plus légers, plus lumineux, plus fermés. Autrement dit : peut on être et avoir été ? Le sens commun, c’est à dire le besoin de reproduction et de mort, c’est à dire le ressentiment et l’esprit de vengeance, ont beau répondre non, c’est oui quand même. çà se dit avec un pinceau, en silence. Avoir été continu d’être. Je te salue, vieil océan. La présence est vide, je peux la remplir comme je veux, nous n’avons pas besoin d’avoir les mêmes représentations pour être là, séparés, ensemble. Rien ne nous oblige a communiquer autrement que par une sensation d’espace. Nous ne nous souvenons pas des mêmes visages, des mêmes paysages, des mêmes drames ni des mêmes rires, mais cela n’a aucune importance. ACABA DE PASAR : ça vient de passer. Il ne se passe pas deux fois la même chose, il n’y a pas deux minutes semblables, aucune nécessité de faire des comparaisons ; la peinture peut dire tout cela d’un seul coup, alors que la photographie court après. Là ou c’était, je reviens. Là ou ça vient de passer, je serai. Comme a dit Pessoa : « Ce que je pense une fois ne peut être égal à ce que je pense une autre fois. Et c’est ainsi que je vis pour que les autres sentent qu’ils vivent. »
Voilà ma pesanteur a disparu, le haut n’a aucun privilège sur le bas, le reflet est réciproque, une rencontre sans illusions et sans éclats. Un tableau est une configuration potentielle, laquelle, diraient les vieux chinois, « éclaire ce qui va venir par ce qui vient d’arriver » M.C.H. Meta, est chinoise, je suis chinois. Une action locale implique une transformation globale, on s’occupe de mutations, d’infimes transformations. Que disent-ils encore les Chinois ? Oui : aller à vide, revenir à plein. » Et Pessoa, toujours, à travers « le brouillard atomique des choses » : « Rien, en dehors de l’instant, ne me connaît. » La peinture, on ne le sait pas assez, vit dans la poésie, et c’est pourquoi il y en a si peu dans ce monde. Pourtant depuis ma terrasse de M.C.H. Meta, une longue, patiente et, facile évidence est là.

Philippe Sollers • Acaba de pasar • février 1997