"SAGES" 

Les deux enfants se réveillent bien avant l’aube et descendent à la rivière à travers champs.

Là sous les feuillages ils se baignent en frissonnant dans l’eau bleutée. Ils font du feu dans les cendres d’hier et réchauffent du chocolat. Ils vérifient l’état du bateau, sortent les rames de la cache sous les ronces et attendent les premiers clients. Ils sont passeurs, depuis le début de l’été. Ils ont planté un panneau à la barrière du pré : Bac, des passeurs, 5 francs l’aller-retour.

Et bientôt par le sentier arrive une petite troupe silencieuse. De sages personnages au crâne rasé dont le premier demande s’ils peuvent traverser la rivière. Oui, disent les enfants car nous sommes passeurs, il faut payer d’avance. L’homme paie pour le groupe. Ils sont trop nombreux et la barque trop petite pour un seul voyage, mais l’homme qui a payé, le chef sans doute, en tout cas le seul qui ait l’air de savoir parler, refuse qu’ils se séparent. Les enfants échangent un regard inquiet, ils n’ont jamais transporté autant de monde à la fois, la barque va-t-elle tenir le coup. Mais les hommes se sont déjà installés sans bruit et les enfants montent à leur tour sur le rafiot et d’un coup de rame s’éloignent de la berge. A leur surprise la barque ne s’enfonce guère plus que lorsqu’ils sont deux, et l’eau n’est pas plus lourde à soulever. Les hommes ne parlent pas, il n’y a que le clapotis des rames caressant la rivière bleutée, légère comme des ailes d’hirondelle qui froissent la surface.

Mais çà y est évidemment le petit frère ne fait plus attention, comme d’habitude, ne vas pas si vite, on s’en va trop à gauche, rame en cadence avec moi, moins à gauche…Le chef sourit, une gouttelette de lumière s’est accrochée à son regard, un petit éclat neigeux fiché dans l’œil. Où vont-ils, tu crois, chuchote le petit frère. Ou allez vous ? demande le grand frère. Sur l’autre rive répond le chef, et ses yeux bridés se rétrécissent encore. Oui bien sûr il nous prend pour des idiots mais les enfants connaissent bien l’autre rive, des champs, une ferme hostile, un village, et ils ne voient pas du tout ce qu’irait faire cette troupe étrange là-bas, un congrès, un pèlerinage, un enterrement ? C’est en volant qu’ils sont déjà arrivés à l’autre rive et le chef demande, déjà debout, vous serez là ce soir ?
Oui, disent les enfants, alors à ce soir, et en posant le pied sur la berge, il leur fait un clin d’œil.

Alors elle se réveille en sursaut, un couple se dispute à coté d’elle, attention au sac, pousse-le vers la gauche, il gêne le passage, encore à gauche, quel rêve absurde, elle a dû laisser passer sa station ; la station Bac, il était question de passeurs ou de passage, elle ne sait plus très bien et que faisait-elle dans cette barque avec son frère disparu depuis longtemps, elle a mal au cou d’avoir trop ramé, elle a mal au cou de s’être endormie de travers contre la fenêtre, tiens il a plu la vitre est couverte de gouttelettes, elle n’a jamais su ramer et pourtant elle a encore la sensation d’effleurer la surface de l’eau, le clapotis au fond des oreilles, et ces hommes aux yeux bridés, ah bon il y a eu un accident sur la rame, sous la rame, il est grand temps de sortir de ce bateau, de ce métro et d’aller au travail et au moment ou elle s’apprête à descendre un homme assis à coté de la porte et qui la dévisage depuis quelque temps, un homme au regard plissé lui fait un clin d’œil. Elle attend que les portes se referment et derrière les vitres mouillées elle lui rend son clin d’œil puis elle s’éloigne en glissant sur le bitume du quai comme si elle était d’une substance différente.



Yolaine Destremau • Paris septembre 2001